Le marché belge des jeux d’argent réglementés a perdu de l’élan en 2024.
Après plusieurs années de croissance, les derniers chiffres montrent un net retournement. Le produit brut des jeux, ou PBJ, a reculé à 1,61 milliard d’euros en 2024, contre près de 1,69 milliard d’euros en 2023.
Ce recul compte pour deux raisons.
D’abord, il confirme que le durcissement de la réglementation a désormais un impact financier mesurable sur le marché légal. Ensuite, il soulève une question plus difficile : si le marché réglementé se contracte alors que les opérateurs illégaux restent facilement accessibles, la Belgique améliore-t-elle réellement la protection des joueurs, ou affaiblit-elle surtout l’offre légale censée maintenir les joueurs dans un cadre contrôlé ?
Le chiffre principal est clair. Le marché légal est plus petit qu’un an plus tôt. Mais le détail est encore plus important. Les jeux d’argent en ligne représentaient toujours la majorité du PBJ belge en 2024, avec environ 57 % du marché, contre 43 % pour le terrestre. Malgré cela, l’online n’était plus en croissance. Les données relayées à partir des nouveaux chiffres montrent que le PBJ en ligne a reculé de 2,70 %, tandis que le segment terrestre a chuté de près de 8 %. Cela signifie que la baisse était générale, et non limitée à une seule partie du marché.
Autrement dit, 2024 n’a pas été uniquement une mauvaise année pour les établissements physiques. C’est aussi l’année où l’online a cessé de jouer le rôle de moteur de croissance automatique.
Ce basculement ne s’est pas produit par hasard. La Belgique a renforcé plusieurs règles relatives aux jeux d’argent en 2024. La loi modifiée, entrée en vigueur le 1er septembre 2024, a porté l’âge minimum à 21 ans, instauré une interdiction des cadeaux, bonus et jeux gratuits, et renforcé le principe général de restriction de la publicité.
Ces changements ont été présentés comme des mesures de protection accrues pour les joueurs. Cette logique officielle se défend en partie. Des règles d’âge plus strictes et une réduction des promotions agressives sont des moyens évidents de limiter l’exposition, surtout chez les publics plus jeunes et plus vulnérables. Mais la réglementation n’est qu’une partie du problème. L’autre partie concerne la canalisation du marché : garder les joueurs sur des plateformes légales et contrôlées au lieu de les pousser vers des sites offshore qui ignorent les règles belges.
C’est précisément là que le tableau 2024 devient plus préoccupant.
L’un des avertissements les plus marquants du rapport annuel 2024 de la Commission des jeux de hasard ne vise pas un opérateur légal, mais le marché illégal. Le rapport indique que, via des tiers, des transactions financières entre des banques belges et des sites de jeux illégaux restent possibles, ce qui peut renforcer la confiance des joueurs envers ces opérateurs, alors même qu’ils se situent en dehors du cadre légal.
Ce n’est pas une inquiétude purement théorique. En 2024, la Commission indique avoir transmis 61 signalements au parquet concernant des offres de jeux illégales en Belgique, et 105 URL ont été ajoutées à la liste noire.
Le risque n’est donc pas seulement que le marché légal ait reculé. Le véritable risque est qu’une partie de cette activité perdue ne disparaisse pas. Elle peut se déplacer.
Le segment B+ est l’une des raisons pour lesquelles ce risque mérite une attention particulière. Les premiers comptes rendus des nouvelles données financières mettent en avant une baisse de 23,83 % du segment B+ en 2024. En Belgique, les licences B+ correspondent aux extensions en ligne liées aux salles de jeux automatiques de classe B.
Il s’agit d’un recul majeur, qui ne doit pas être traité comme un simple détail. Une contraction d’une telle ampleur suggère qu’une partie de l’offre réglementée a été frappée bien plus durement que l’ensemble du marché. Si un segment légal perd près d’un quart de son activité financière en un an alors que les sites illégaux restent accessibles, la question politique devient inévitable : les joueurs sont-ils réellement orientés vers des pratiques plus sûres, ou vers des offres moins régulées ?
Le tableau de l’application des règles ne rassure pas complètement.
Le rapport annuel indique que la Commission a infligé 66 amendes en 2024, dont 8 avec suspension totale ou partielle, pour un montant total de 4.605.700 euros. Mais sur ce montant, seulement 27.525 euros ont effectivement été perçus.
L’écart est trop important pour être ignoré. Sur le papier, les sanctions paraissent sévères. En pratique, le taux de recouvrement reste extrêmement faible. Dans un secteur où l’offre illégale, l’accès transfrontalier et les changements rapides de domaine sont des problèmes constants, un recouvrement faible limite fortement l’effet dissuasif.
Au final, l’histoire du marché belge des jeux d’argent en 2024 est plus complexe.
Oui, le marché légal belge a reculé. Oui, le durcissement des règles a probablement joué un rôle. Et oui, une baisse des revenus du jeu n’est pas automatiquement une mauvaise nouvelle si elle reflète une moindre exposition des joueurs les plus à risque. Mais ce n’est pas toute l’histoire. Les propres constats de la Commission montrent une pression persistante des opérateurs illégaux, une activité continue de blacklistage, ainsi que des limites réelles dans l’application des sanctions et le blocage des paiements.
C’est pourquoi l’enseignement le plus important des données belges 2024 sur les jeux d’argent n’est pas seulement que le marché a reculé d’environ 5 %.
Le point central est que la Belgique entre dans une phase plus fragile. Le marché légal n’est plus en expansion. L’online ne compense plus la faiblesse des autres segments. Un segment sous licence semble avoir chuté brutalement. Pendant ce temps, les sites illégaux restent suffisamment actifs pour que le régulateur lui-même avertisse que les joueurs peuvent encore y effectuer des transactions.
Si la Belgique veut réellement renforcer la protection des joueurs, la prochaine étape ne peut pas reposer uniquement sur plus de réglementation.
Il faut aussi une meilleure canalisation, un blocage plus rapide, une application plus efficace des restrictions de paiement, et un marché légal suffisamment attractif pour garder les joueurs loin d’opérateurs qui n’offrent aucune des garanties belges. Sinon, un marché légal en recul ne signifiera pas moins de jeu. Il pourrait simplement signifier moins de jeu régulé.


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